Armes & Collections Magazine  N°11


LE PISTOLET BRUN

par Jean-Pierre Bastié

De tous les pistolets à répétition manuelle, vendus entre 1890 et 1900, le pistolet de la Manufacture d'armes Brun-Latrige est une véritable curiosité. A la fin du XIXe siècle la Manufacture d'armes de Saint-Etienne, installée au 7 du Cours Fauriel, commercialise une grande variété d'armes de chasse et de tir ainsi que des accessoires de chasse et de sport. Moins riche que celui de sa principale rivale, la célèbre Manufacture Française d'armes et de cycles de St Etienne, son catalogue n'en demeure pas moins attractif. L'essentiel de ses pages est consacré aux armes à feu. En tête du chapitre consacré aux armes de poing, le pistolet Brun figure en bonne place avec cinq pages consacrée à ce seul modèle.

LE PISTOLET BRUN

En créant cette arme originale, les établissements Brun-Latrige ont voulu se démarquer des armes fonctionnant par pression comme le Gaulois et ou le Protector, comme le souligne le directeur de la Manufacture:"Depuis quelques années, en effet, on trouve dans le commerce de petites armes de poche qui fonctionnent d'une façon assez régulière, mais qui à notre avis présentent deux défauts capitaux: d'abord la contenance de leur magasin ne permet pas de tirer un plus grand nombre de coups qu'avec le revolver puisqu'elle varie de 5 à 6 cartouches, ensuite leur aspect est tellement étrange qu'au lieu de les prendre pour des armes sérieuses on les confondrait bien plutôt avec un briquet, un porte cigares ou même un portefeuille..." Loin du Gaulois, égratigné par le directeur de la manufacture, le pistolet Brun est conçu dans le but de tirer au moins autant de coups qu'une paire de revolvers, et de fonctionner à l'habitude des autres armes de poing en usage à l'époque. L'arme dispose d'un canon rayé, foré au calibre 6 mm, lié à la détente annulaire et entouré par un ressort récupérateur. Le magasin creusé dans la poignée contient 10 cartouches et le tir est commandé par la pression de l'index sur la détente en anneau.

En 1895, quatre degrés de finitions sont proposées aux acheteurs. Le modèle de base, bronzé, est vendu 25 francs. Pour 5 francs de plus on peut obtenir un modèle "élégant", entièrement démontable et muni de plaquettes de crosse en corne noire sculptée. Les modèles de luxe, disponibles à partir de 34 francs reçoivent une crosse sculptée, en ivoirine, et des pièces métalliques gravées et nickelées. Le rare "modèle d'exposition" en version argentée coûte la coquette somme de 45 francs, soit deux à trois fois le prix d'un bulldog ordinaire.

LES MARQUAGES

Ils sont rares, mais les plaquettes de crosse de certains exemplaires portent le monogramme de la firme, constitué des lettres LB entrelacées.

TIR ET MANIPULATION

Pour charger le pistolet, il suffit de tenir l'arme légèrement inclinée vers en bas et d'introduire, une à une, les cartouches par l'échancrure du boîtier de culasse. Une simple pression suffit à engager la cartouche dans la poignée. Au tir, en pressant la détente annulaire ; on ramène le canon en arrière jusqu'à ce qu'il coiffe la cartouche placée en haut du magasin. Arrivé en buté, le canon déclenche le départ du coup. Lors que l'on relâche la détente, le canon repart vers l'avant sous l'action du ressort récupérateur et la douille tirée est éjectée. Pour décharger le pistolet, sans avoir à faire feu, on peut repousser de l'ongle l'ergot métallique qui assure l'éjection et maintient les cartouches dans le magasin. Les cartouches, repoussées par le ressort, sont alors récupérées une à une.

UN DEMONTAGE DELICAT

Prudents autant qu'optimistes, les dirigeants de la maison Brun-Latrige n'hésitent pas à affirmer qu'en "raison de la simplicité du mécanisme il ne sera pas nécessaire de pratiquer souvent cette opération". En fait l'opération s'avère délicate et mieux vaut y réfléchir à deux fois avant de s'y engager. Pour démonter le pistolet, il faut tout d'abord démonter le grand ressort, placé sur la gauche de l'arme et dévisser le bouchon de culasse, qui renferme le percuteur. On peut alors retirer le percuteur et son ressort, puis ôter la vis de la poignée. A ce stade du démontage, il faut retirer le ressort du magasin et la planche élévatrice, par le fond de la crosse. La plaque de recouvrement est enlevée ensuite, avant de dévisser la vis de retenue du canon, et d'enlever d'un bloc l'ensemble canon/détente, et le grand ressort. L'éjecteur se retire en dernier. Le remontage s'effectue en sens inverse. Pour un démontage sommaire, on peut ne démonter que le percuteur et le magasin.

LA MUNITION

Elle fait partie de ces cartouches "maison" qui n'ont guère survécues aux armes qui les employaient. Vendue pendant une dizaine d'années, cette cartouche à percussion centrale, munie d'un étui en laiton, long de 9,25 mm, se termine par un culot à bourrelet d'un diamètre de 6,80 mm. L'ogive cylindro-conique qui coiffe l'étui est en plomb. Dotée de performances balistiques assez marginales, cette cartouche est bien loin de valoir les éloges dont la couvre la maison stéphanoise qui en fait la réclame.

 

Dans les dernières années du XIXe siècle l'accroissement notable de la vente des armes de poing, associé à la montée de l'insécurité en zone urbaine, favorisent l'introduction de nouveaux modèles sur le marché. La propagande tapageuse, organisée par les manufactures stéphanoises autour de leurs pistolets de poche à répétition manuelle, va mettre sur le marché un nombre conséquent d'armes aussi étranges qu'inefficaces. Le plus étonnant reste sans doute que, loin de redouter l'arrivée des tous nouveaux pistolets automatiques, la maison Brun-Latrige va produire cette arme jusqu'à la fin du siècle et n'hésitera pas à lancer une dernière version en 1900 à l'époque où Browning produisait déjà à grande échelle son tout nouvel automatique.

PISTOLET BRUN
Calibre 6 mm
Capacité 10 coups
Canon 66 mm
Poids 250 grammes
Finition métal poli blanc, plaquettes caoutchouc durci

 


UN ETUI A CIGARES REVOLVER

par Daniel Casanova

En matière de défense, le gentleman du Second Empire ne peut se permettre dans les soirées de porter un lourd revolver Lefaucheux réglementaire. Par contre son étui à cigare dissimule son arme de défense.

En 1862 Eugène Lefaucheux est au faîte de sa gloire. Son revolver à broche, adopté quatre plus tôt par la Marine Impériale connaît un succès européen sur le plan militaire. De l'Italie à la Scandinavie et de la Russie à l'Espagne son revolver s'affirme comme l'arme du moment détrônant les antiques revolvers à percussion. Homme d'affaires avisé, Lefaucheux n'en néglige pas moins le marché civil. Il décline ainsi son revolver dans les calibres 15, 11, 9, 7 et 5 mm à broche. Le 15 mm à broche s'adresse à la cavalerie. Le 11 mm attire une large clientèle d'officiers de l'armée de Terre encore équipés du pistolet à un coup. Le 9 mm tente d'affirmer une vocation police alors que le 7 mm trouve naturellement sa place dans les tiroirs des tables de nuit comme archétype du revolver de défense. Les revolvers en 5 mm à broche s'apparentent plus aux gadgets ou aux bijoux qu'aux armes de défense. Cependant un marché existe pour ces petits revolvers.

LE MARCHE DE LA DEFENSE

La France du XIXème siècle est peu sûre malgré le quadrillage de plus en plus important qu'exerce la Gendarmerie. La nuit les rôdeurs parcourent la campagne pendant que dans les villes apaches et coupe jarrets s'attaquent aux bourgeois. Contrairement à notre époque, abattre un voleur est alors considéré comme un acte de justice… Dès la tombée de la nuit, les citadins évitent certains quartiers. Il faut dire que l'éclairage public, au gaz, est encore peu répandu et qu'il ne concerne généralement que la place centrale de la ville. Ailleurs les rues étroites sont plongées dans le noir. Cependant l'homme du monde ne peut se promener ostensiblement armé. Un gros revolver effraie les dames et gâche la coupe d'un habit. Le port d'armes est libre mais seuls les bourgeois possèdent les moyens de s'offrir des armes aussi moderne que les revolvers à broche. Les armuriers conscients du problème proposent le petit revolver en 5 mm pour un port discret et journalier. L'arme se glisse facilement dans une poche ou un sac à main.

Certain plus astucieux propose une solution originale comme l'étui à cigare. Cette idée sera reprise plus par messieurs Mimard et Blachon directeurs de la Manufacture d'Armes et de Cycles de Saint Etienne pour le pistolet le Gaulois. Cependant cette pratique est illégale sous le second empire. Les armes dissimulées sont interdites par le gouvernement de Napoléon III qui craint les attentats, à juste raison d'ailleurs, mais c'est une bombe et non un revolver qu'utiliseront ses adversaires pour tenter de mettre un terme à son règne.

UN ETUI A CIGARE REVOLVER

A partir de 1850 la France s'industrialise à grand pas. La bourgeoisie triomphe. Ces nouveaux industriels se prennent à imiter la noblesse. Clubs, théâtres et restaurants à la mode ponctuent une vie nocturne où il est de bon ton de se faire voir. Paradoxalement le port d'une arme apparente est déplacé. Aigrefins et filous de tous poils hantent ces lieux de vie mais on est prié de laisser l'artillerie au vestiaire. L'étui à cigares autorise un port très discret du revolver. Il est en bois avec une armature en laiton et recouvert de cuir. Il comprend deux compartiments. Le premier forme un véritable étui à cigares avec une pièce de cuir pour protéger ces derniers. Le second est un coffret pour le revolver. La garniture à la française est en velours mauve. Un tissu de soie protège le couvercle. Deux vis pivots en laiton assurent le maintien du revolver. Un compartiment au couvercle muni d'une pièce en laiton contient la réserve de cartouches. L'étui présente deux clips fermoirs parfaitement symétriques. D'un côté, le moins épais, on ouvre la partie cigares. L'ensemble ouvert peut donner l'illusion que l'étui contient plusieurs rangées de cigares. Naturellement il n'en est rien. La partie épaisse qui renferme l'arme s'ouvre de la même façon. Le propriétaire peut accéder ainsi directement à l'arme en toute discrétion. L'ensemble ne pèse que 380 grammes. Son propriétaire peut de se promener partout sans attirer l'attention. En fait la présence de cette arme est plus destinée à rassurer qu'à tirer.

LA 5 mm A BROCHE

Cette cartouche ne possède pratiquement pas de pouvoir vulnérant. Un habit un peu épais peut la stopper. Il ne faut cependant pas se tromper, elle peut cruellement blesser au visage un agresseur. La 7 mm à broche quant à elle offre une vulnérabilité équivalente à la 22 short. Il faut se reporter dans les années 1860 pour expliquer un tel calibre. D'une par les clients recherchent une arme légère qui sait se faire oublier. D'autres parts pour les agresseurs, le revolver à broche est une arme moderne à laquelle on prête des vertus meurtrières. Vertus mise en exergue par les fabricants et par les militaires qui espèrent une adoption réglementaire. Face à un revolver un agresseur est déstabilisé. Difficile pour lui de reconnaître un 5 d'un 7 mm à broche. La capacité du barillet étonne et un coup de semonce décourage souvent. C'est d'ailleurs ce type d'arguments qui force les ventes. Les 6 mm velodog succéderont aux munitions à broche. Il faudra attendre la 6,35 mm pour avoir une véritable munition de défense en petit calibre.

UN REVOLVER BIJOU

Ce petit revolver est un véritable bijou de précision mécanique. Il se veut séduisant et digne d'être porté par un gentleman. Il ne porte pas de nom de fabricant mais simplement le numéro 19 sur la carcasse. Le barillet porte le poinçon de Liège (ELG dans un ovale) et le canon celui de l'épreuve de Liège. Ce revolver est la version miniature des armes civiles de gros calibre du moment. La carcasse renferme un mécanisme à double et simple action. Elle forme une armature de poignée qui renferme le grand ressort. Les deux plaquettes finement quadrillées sont maintenues par une vis transversale. Le bouclier possède une portière sur le côté droit. La détente repliable est assez longue pour positionner correctement l'index du tireur. Le chien possède une entaille sur son marteau. Le barillet foré de six chambres offre un renfort circulaire dans lequel sont taillés les encoches de rotation. Le canon à six pans droits est rayé. Il se visse sur l'axe du barillet et se bloque sur la carcasse par l'intermédiaire d'une vis. Un guidon à grain d'orge assure la prise de visée. La baguette en regard de la portière est retenue par un ressort à lame. Carcasse, canon et barillet sont gravés. Un séduisant petit bijou qui tient au creux de la main et s'harmonise parfaitement avec la qualité de l'étui.

Ce revolver dissimulé dans un étui à cigare peut enflammer l'imagination des romanciers de l'époque. Il pourrait s'inscrire dans l'œuvre d'Eugène Sue sur "les Mystères de Paris" ou dans "Rocambole" de Ponson du Terrail. Cacher ainsi une arme peut s'interpréter de plusieurs façon de l'espionnage à la crainte du voleur. Dans tous les cas elle est destinée à une personne qui ne respecte pas la Loi. L'arme séduit par sa rigueur de fabrication et ses proportions harmonieuses. Elle fonctionne parfaitement en double action. En collection ce genre d'ensemble est rare, il séduit tout autant les amateurs d'armes que les collectionneurs de pièces insolites. Sa côte s'en ressent mais il mérite une place d'honneur dans une vitrine.

ETUI A CIGARES REVOLVER
Calibre 5 mm
Capacité 6 coups
Canon 55 mm
Poids 300 grammes
Finition métal poli blanc gravé de motifs floraux