Armes & Collections Magazine  N°10


LE ROTOVOLVER

par Jean-Pierre Bastié

En mars 1865, Noël et Gueury déposent à Paris un brevet de quinze ans pour un nouveau genre de revolver, nommé Rotovolver par ses inventeurs. C'est Sébastien Amédée Noël, capitaine d'armement et armurier à ses heures, qui est l'inventeur de cette arme. Il a repris les travaux des américains Cochran et Porter, pour faire de leurs armes à tourelle une sorte de revolver compact et facile d'emploi. Malgré la faiblesse de sa munition, cette arme va séduire rapidement une clientèle friande de nouveauté, grâce à sa simplicité d'emploi. Cette simplicité se retrouve d'ailleurs partout dans le Rotovolver. L'arme est plate, longiligne et porte un canon à pans, surmonté d'une bande qui court du boîtier de la tourelle à la bouche. Foré au calibre 7 mm, ce canon débouche, en arrière, dans le boîtier qui renferme le disque-barillet en étoile. Ce boîtier circulaire porte, sur la droite un axe transversal autour duquel pivote la tourelle. A gauche, une portière articulée s'ouvre et se ferme grâce à une clef. Baissée elle bloque la portière contre la tourelle, relevée elle libère la portière montée sur charnière et permet d'accéder au disque-barillet. une plaque de recouvrement maintenue par deux vis sur la gauche de la carcasse permet d'accéder au mécanisme de percussion. Le barillet plat du Rotovolver porte sur la gauche un rochet d'entraînement, maintenu par trois vis, et sur la droite dix petits orifices recevant les pilules de fulminate qui assurent la mise à feu des projectiles. Chaque puit d'amorçage communique avec une des chambres radiales qui partent du centre de la tourelle vers sa périphérie. L'arme fonctionne en double action. La mise en oeuvre de la platine entraîne la rotation du barillet d'un dixième de tour, et arme le chien latéral placé sur la droite de la carcasse. Au repos la pointe du percuteur est maintenue hors de portée des pilules de fulminate, grâce à un anneau de sécurité qui s'interpose entre le percuteur et le boîtier de la tourelle. Lorsque le chien est armé, la sécurité annulaire s'efface et le chien peut alors percuter la boulette de fulminate qui lui fait face.

La disposition particulière du barillet a contraint l'inventeur, à réhausser les instruments de visée de ce curieux revolver. Le guidon, qu'il soit plat ou à boule suivant les modèles, est très haut sur le canon et s'inscrit en arrière dans un cran de mire, taillé sur le boîtier de la tourelle. La plupart des Rotovolver sont gravés, de façon plus ou moins heureuse. En règle générale, la crosse est composée de deux plaquettes, retenues à la poignée par une vis. Mais il existe sur les armes de luxe, aux boîtiers de tourelle ouvragés, des crosses monoblocs finement quadrillées. Là encore c'est l'exception car dans la majorité des cas, les plaquettes de crosse des Rotovolver sont barrées par de larges bandes alternant surfaces lisses et granitées.

LES MARQUAGES

La plupart sont regroupés sur le tiers antérieur de la bande du canon, divisés en deux cartouches ovales dans lesquels on peut lire:

Système A. Noël Breveté S.G.D.G J.F. Gouery, Canat et Cie A Paris

Un numéro de série est frappé sous la calotte.

UNE VIEILLE ERREUR

Si Noël est bien l'inventeur de ce système d'armes, capitaine d'armement sans fortune, il n'a pas les moyens techniques et financiers nécessaires à la fabrication industrielle de ses pistolets à tourelle. C'est là qu'intervient le second protagoniste de cette histoire, un certain Jean-François Gueury. En fait Gueury n'a jamais existé. Ce nom repris par plusieurs générations de chercheurs n'est que le résultat d'une erreur d'orthographe, commise par le greffier qui enregistra le brevet en 1865. Ce fameux Gueury s'appelait en fait Jean-François Gouery. Au début des années 1860, les établissements J.F Gouery & Cie, installés rue du chemin vert à Paris, sont spécialisés dans la fabrication d'armes et de pièces d'armes à feu. Devenue Gouery, Canat et Cie, vers 1865, la compagnie produit surtout des armes blanches, des casques, des cuirasses et des harnais pour l'artillerie, mais les établissements Gouery, Canat & Cie vont aussi fabriquer le Rotovolver pour le compte de Noël ainsi quelques dizaines d'exemplaires de revolvers à broche, pour le célèbre "docteur" Le Mat.

UN BREVET SANS LENDEMAIN

A la fin des années 1860, le système de mise à feu du Rotovolver commence à dater, et constitue un frein à la vente de cette arme. Pour remédier à cet inconvénient, Noël et Gouery déposent un nouveau brevet, le 22 mai 1866. Ce brevet améliore l'arme par l'allongement des cônes formant les chambres du barillet, afin qu'il puisse utiliser des "cartouches sans broche" ; permet de charger le barillet par le centre et d'utiliser aussi les cartouches à broche en vogue à l'époque. Mais concurrencé par le flot de revolvers de poche, bon marché, construits en France et en Belgique, le Rotovolver à broche ne semble pas avoir été diffusé en dehors des modèles d'exposition, présentés par l'inventeur dans les années 1866-70.

 


UN FUSIL LEFAUCHEUX EN COFFRET

par Daniel Casanova

A la fin des années 1830, Casimir Lefaucheux révolutionne le monde de la chasse avec son fusil à broche, le premier fusil à chargement par la culasse véritablement fiable. Cette invention marque un véritable tournant dans l'histoire de l'arquebuserie. C'est un succès mondial, citons pour l'exemple un seul nom de fabricant anglais de fusil à broche et non des moindres : James Purdey. En France le fusil à broche devient une véritable institution. Beaucoup de chasseurs lui resteront fidèles jusqu'au début de la seconde guerre mondiale. S'il y a pléthore de fusil à broche, il n'y a qu'un seul fusil Lefaucheux.

CASIMIR LEFAUCHEUX

Né le 27 janvier 1802 à Bonnetable dans la Sarthe, le jeune Casimir est placé très jeune en apprentissage chez Jean Pauly, célèbre armurier suisse, établie à Paris. Pauly est l'inventeur d'un fusil à chargement par la culasse qui tire une cartouche en carton obturée par une rosette en laiton. L'invention n'est pas parfaite mais marque un progrès notable. En 1815, Pauly tente sa chance à Londres et vend son atelier à Henri Roux. Ce dernier prend Casimir comme ouvrier armurier. En 1827 Casimir Lefaucheux prend en main les destinées de la maison Pauly, au 5 rue Jean Jacques Rousseau. Il a vingt cinq ans et rachète en plus du fond les brevets Roux et Pichereau. Cette même année il se marie. Son épouse lui apporte une jolie dot et lui donnera sept enfants. Toutes ces actions portent la marque d'un homme déterminé et sûr de son fait. Toujours la même année son fusil reçoit une mention honorable à l'Exposition de Paris. L'arme utilise une mise à feu par capsule. En 1833, Casimir invente son célèbre verrouillage en T. Il fabrique alors des pistolets et des fusils à bascule qui lui valent un grand succès. Le 7 janvier 1835, Casimir obtient un brevet pour sa cartouche à broche. Ces deux inventions combinées le portent au sommet de l'arquebuserie française. Casimir Lefaucheux reste lucide, il ne peut répondre à la demande dans son modeste atelier. Il va donc céder ses droits d'exploitations de ses deux inventions à nombre d'armuriers moyennant de substantielles royalties. Cependant, une fois dans le domaine public, le nombre d'armuriers fabricants des Lefaucheux va monter en flèche. Casimir Lefaucheux soigne sa publicité, il n'existe de Lefaucheux que les armes provenant du magasin Lefaucheux. Il s'établit au 10 rue de la Bourse et reçoit une clientèle huppée. La presse de l'époque l'encense. Fortune faite Casimir vend son affaire et retourne dans la Sarthe. Il reste 8 ans éloigné du monde armurier et revient à Paris en 1845.

Deux ans plus tard, il rachète son propre magasin. Il se tourne alors vers l'invention de pistolets de poche et de poivrières. Il renoue immédiatement avec le succès et s'installe en 1850 au 37 rue de Vivienne. Il décède le 9 août 1852 à l'âge de cinquante ans. Sa veuve, assure d'abord seule la succession avec compétence. Son fils Eugène qui atteint sa majorité en 1853, apporte une aide précieuse. En 1859 sa fille aînée, Constance Casimire, épouse un armurier du nom de Jean Pierre Laffiteau qui va s'occuper de la gestion du magasin alors qu'Eugène s'occupe de ses propres inventions. Sous l'impulsion de ce dernier l'affaire va prendre une taille industrielle. Casimir Lefaucheux a vu son nom immortalisé par son invention au point que celui-ci est devenu un nom commun pour désigner tous les fusils à broche. Parallèlement à la production de masse, rue de Vivienne Casimir réalise directement ses armes dont des réalisations de luxe, livrées en coffret.

LE COFFRET

C'est une magnifique pièce d'ébénisterie en noyer verni, rehaussée d'incrustation de laiton. Ces dernières se composent d'une double bande, une fine et une large, sur tout le couvercle. Le médaillon frappé des initiales A.D est entouré d'une véritable fresque florale qui témoigne du travail méticuleux de l'ébéniste. Tous les coins sont renforcés par une épaisse bande en laiton. La serrure et la poignée d'ouverture complètent l'ensemble. L'intérieur de ce coffret à la française est gainé de velours de soie rouge cramoisie, du plus bel effet. L'intérieur du couvercle porte en lettres d'or :

LEFAUCHEUX A PARIS

Le tout est entouré d'une frise brodée, rehaussée aux quatre coins d'un feuillage en volutes d'or. Les couvercles des compartiments portent un bouton en ébène et sont soulignés par une broderie.

LES ACCESSOIRES

Ce coffret comprend de multiples accessoires : Une baguette en palissandre et laiton, divisée en trois parties ; un tournevis à la lame plate ; une poignée qui fait office de sertisseur pour les cartouches ; un huilier en fer blanc ; un extracteur de douille, dont la pointe recourbée est percée pour saisir éventuellement la broche ; un outil de nettoyage des chambres ; un très beau moule à balle ronde ; un calibreur en bois pour les cartouches et un obturateur pour les chambres.

LE FUSIL

Les canons damas au bronzage chocolat portent la signature de Léopold Bernard. C'est le canonnier le plus célèbre de la place de Paris. Propriétaire d'une fabrique de canon à Passy, la société Léopold Bernard exercera son activité à dans la capitale jusqu'en 1890. Elle détient un quasi-monopole en matière de canons de haute précision tant au point de vue tir que chasse. Par exemple en 1852, un Lefaucheux de fabrication liégeoise était vendu 22 FF alors qu'un Lefaucheux, signé de l'inventeur et monté avec des canons Bernard atteignait 566 FF. Les canons portent le poinçon de Léopold ainsi que les marquages suivants :

LEOPOLD BERNARD CANONNIER A PARIS.

Le numéro de série des canons et la date de fabrication : 1856 Le système de verrouillage en T est solidaire des canons. Il est entièrement gravé et porte le poinçon de Lefaucheux, ainsi que le numéro de série sur sa partie fixe ainsi que sur sa partie mobile. Entre les deux canons est soudé un anneau pour la bretelle. La bande porte en lettres d'or en style gothique :

LEFAUCHEUX A PARIS

Sur cette bande vient se visser un guidon en forme de boule. La crosse taillée dans une ronce de noyer et vernie s'harmonise avec la teinte vieil argent des parties métalliques. Cette patine vieil argent est l'expression du savoir-faire armurier de l'époque. Naturellement elle était réservée aux pièces de luxe. Toutes les têtes de vis sont guillochées. Le talon de la crosse est lisse sur l'arrière et entièrement gravé sur le dos. Le motif est floral avec une partie plus soutenue en feuilles de vignes. Nous retrouvons ce même motif sur toutes les parties métalliques. La sous-garde se prolonge très loin vers l'arrière. Elle s'arrête à cinq centimètres de l'anneau de bretelle. Le pontet à la forme caractéristique protège les deux détentes. La première actionne le chien droit et naturellement la détente arrière le chien de gauche. Les platines arrières portent en plus des gravures, l'inscription : " Lefaucheux à Paris ". Elles possèdent trois positions : abattue, armée et en sécurité. Les chiens sont massifs et s'accrochent sur le rebord de la cuvette, située au sommet du dos de culasse. La queue de culasse se prolonge jusqu'au busc de crosse.

La bascule porte deux fois gravée le nom de Lefaucheux, le numéro de série et l'année 1856. Le numéro de série se retrouve sur la clef de bascule. Une fois le fusil monté, toutes les gravures des pièces métalliques s'harmonisent. De même que le bronzage chocolat avec la couleur noyer de la crosse. Ce coffret représente ce qui se fait de mieux en matière de fusil de chasse à canon lisse, sous le second empire. On ne peut regarder un tel coffret sans un moment d'émotion. Suivant les individus cette émotion portera sur l'histoire, la chasse, la précision mécanique, la gravure ou le travail d'ébénisterie. Mais nul ne reste indifférent, nous sommes en effet dans un domaine plus proche de l'Art que de celui de l'armurerie. Ce coffret témoigne de son temps où l'élite de la société se consacrait au sport. Le sport numéro un était la chasse, loin devant l'équitation ou l'escrime. C'était le seul sport populaire. Certains amateurs investissaient de fortes sommes pour s'équiper avec ce qui se faisait de mieux, tel ce monsieur A.D qui nous laisse que ses initiales. Un fusil comme celui-ci coûtait le prix d'une paire de bœuf, un critère qui enflammait l'imagination dans la France rurale de XIXème.